Exhibit B : de quel racisme parle-t-on?

Thabo Jaiyesimi
Une femme utilise du lait pour atténuer les effets des bombes lacrymogènes lancées par la police contre les manifestants opposés à Exhibit B à Saint-Denis. Photo : Thabo Jaiyesimi.

Cela fait plusieurs semaines que je suis le débat français autour d’Exhibit B installation-performance de l’artiste et metteur en scène sud-africain Brett Bailey. L’été dernier, Londres a été confronté à cette proposition artistique alors programmée aux Vaults par le Barbican. Je fais partie de celles et ceux qui ont réagi à l’annonce de ce projet. Aujourd’hui, j’adhère à la remise en question de la présentation d’Exhibit B au Théâtre Gérard Philipe et au Centquatre. Les opinions divergentes émanant de la sphère publique française sont à bien des égards similaires aux propos qui ont nourri le débat londonien. Ce sont donc les mêmes raisons qui motivent cette objection et que j’aimerais mettre en perspective dans un contexte français.

Il faut préciser, tout d’abord, que je parle en mon nom propre et ne suis affiliée à aucune des associations demandant la déprogrammation d’Exhibit B. Par ailleurs, il est important de le dire, je n’ai pas vu cette exposition, ni n’ai l’intention de la voir. Ceci pour deux raisons. La première étant que la souffrance et l’humiliation du corps sont un spectacle que je trouve peu plaisant. La seconde est que ce spectacle, fait pour choquer les âmes, ne semble pas s’adresser à moi mais à un public qui, paraît-il, serait tellement ignorant du racisme, ainsi que de ses manifestations passées et présentes, qu’il aurait besoin de se le voir expliqué à l’aide de tableaux vivants.

En tant que femme noire, le racisme est une expérience que je partage avec les autres membres d’une communauté qui n’a effectivement nul besoin qu’on lui explique de manière dégradante – néanmoins parfaitement scénographiée – ce qu’elle connaît déjà, pour le vivre au quotidien dans son propre corps. Ainsi, l’on peut se poser la question de savoir à qui cette exposition s’adresse-t-elle. La réponse serait, apparemment, à un public principalement blanc. Un public en passe d’une véritable révélation et d’une réelle prise de conscience anti-raciste. Peut-être faudrait-il s’attendre au miracle. Exhibit B serait un mal nécessaire qui nous sortirait, nous autres Noirs, du poids du racisme car le spectateur aurait croisé « un regard » hautement convainquant. J’en doute.

Au mieux Exhibit B satisfait la visualisation, j’irais jusqu’à dire le voyeurisme, de spectateurs en quête de sensations, à l’ère d’une désensibilisation de l’œil par la télévision, le flot d’images dont nous inondent les médias, et la réalité virtuelle. Qui veut véritablement comprendre le racisme d’aujourd’hui, s’il n’est pas enclin à faire lui-même de la recherche ou à lire sur la question, n’a qu’à se tourner vers le Noir ou l’Arabe le plus proche de lui, afin de s’enquérir de son vécu et comprendre le racisme ouvert et insidieux – ce dernier bien plus dangereux, « invisible » aux yeux du Blanc, et face auquel l’on se voit souvent reproché notre susceptibilité. Et surtout, il faut l’écouter ce Noir en l’occurrence. L’écoute est ici primordiale.

Y a-t-il vraiment à contester quand un peuple exprime son malaise et sa douleur à l’idée même d’être dépeint comme le fait Exhibit B? Quel est ce ton paternaliste qui a l’arrogance de vouloir nous apprendre ce qui est raciste ou ne l’est pas? C’est comme frapper autrui avec un bâton et se convaincre qu’il n’a pas mal puisque l’on ne sent pas soi-même la douleur. Et de nous imposer la manière dont la souffrance du corps noir, à travers l’histoire, devrait être mise en scène : passive, silencieuse, chosifiée.

Est-il difficile de comprendre la colère qui se manifeste aujourd’hui? Nous n’en attendrions pas moins du peuple juif si l’on osait, au nom de l’art et de la liberté de création, reproduire de glaçantes performances mettant en scène des corps meurtris dans un décor de camp de concentration avant le passage en chambre à gaz; ceci, dirait-on, pour dénoncer l’anti-sémitisme d’aujourd’hui. Aurait-on besoin de performances similaires pour revivre la torture subie par les Algériens de la main des militaires français pour saisir la latence et la manifestation de l’islamophobie en France? Quelle surenchère esthétique et scénographique serait-il à penser pour choquer le visiteur sous prétexte de se positionner contre la violence faite aux femmes, ou contre l’homophobie et la transphobie, tout en humiliant le corps collectif de ceux au nom desquels on prétend s’exprimer? Il est évident que les groupes concernés élèveraient leurs voix contre ce type de représentation.

Il faudrait peut-être que les défenseurs d’Exhibit B se mettent dans la peau de l’Autre pour comprendre pourquoi cette œuvre est perçue comme raciste. Au fond, si ses défenseurs ne sont pas capables d’empathie face à un peuple qui crie au racisme, il y a peu de chances qu’ils en soient capables au sortir de ce spectacle. Car bien que « vivants », les douze tableaux n’en demeurent pas moins fictifs, en ce sens que les scènes sont réalistes sans être réelles. C’est-à-dire qu’il ne s’agit pas de la vraie condition – dans leur vie de tous les jours – de ces acteurs qui incarnent d’autres personnes dans des situations passées. Les défenseurs de ce projet seraient donc prêts à payer pour s’émouvoir devant la mise en scène du racisme, alors qu’ils ignorent celui qui est véritablement à l’œuvre.

En effet, ce qu’il faut voir ici, ce n’est pas juste le débat pour ou contre la présentation d’Exhibit B, mais plutôt le fait que nous en soyons arrivés là par manque de consultation de la population noire, notamment des voix engagées du milieu théâtral ou des arts plastiques. Lorsque nous nous sommes opposés à Exhibit B à Londres, un de nos arguments était justement que le Barbican ne manquait ni d’occasions, ni d’interlocuteurs, pour débattre de la question en amont, en prenant en considération l’expertise de ceux pour qui Bailey s’arroge le droit de s’exprimer. Nous existons en tant qu’activistes, chercheurs, écrivains, historiens, sociologues et professionnels de l’art, noirs, qui connaissons le racisme pour le vivre individuellement et collectivement en Occident, qui travaillons sur des questions historiques, sociales, d’identité et de représentation. Nous refusons que l’on définisse, en notre nom, les termes de notre représentation.

L’on trouve dans le communiqué de Fleur Pellerin, ministre de la Culture et de la Communication, en soutien à Exhibit B, la mention du terme « diversité culturelle », alors que la France n’a fait que peu de progrès sur ce terrain. Il y a neuf ans à Londres, pendant le festival Africa 05, nous posions la question suivante : « combien de commissaires noirs connaissez-vous dans les institutions artistiques? » Aujourd’hui je pose cette question à la scène artistique française et en particulier parisienne : combien y a-t-il de commissaires, ou décideurs noirs dans vos institutions? Combien sont-ils invités à faire des propositions artistiques ou à débattre de projets censés représenter leur culture, leur histoire? La question pourrait s’étendre aux autres disciplines artistiques.

Et que répondre à la Ligue des droits de l’Homme, censée être garante de notre humanité? L’article 5 de la Déclaration universelle des droits de l’homme ne dit-il pas que : « Nul ne sera soumis à la torture, ni à des peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants »? Il ne fait aucun doute que l’état psychologique requis par Exhibit B et son intention réaliste passe par l’inhumain et le dégradant qui, bien qu’adoptés volontairement par les acteurs, nous atteignent collectivement de manière quasiment viscérale.

On me rétorquera que je juge l’œuvre sans l’avoir vue. Je dirai que dans ma profession, nous sommes à même de manier des idées et concepts, et à analyser des intentions artistiques bien avant d’être soumis à leur processus de création, leur réalisation et mise en espace. Dans le champ de la performance, Exhibit B est tout aussi contestable que l’œuvre de Marina Abramović – dont j’admire pourtant le travail – conçue pour le gala du Museum of Contemporary Art (MOCA) à Los Angeles en 2011. S’agirait-il d’un procès d’intention au motif que Brett Bailey serait blanc? La teneur raciste de l’œuvre relève du rapport de pouvoir et de domination entretenu par l’artiste blanc – penseur ou concepteur – et son exploitation des corps noirs – objets. Tout comme, par exemple, la soumission du corps féminin par l’homme serait qualifiable de sexiste. Mettre à mal son propre corps dans la performance est une chose. Exploiter le corps de l’Autre, dans un schéma reproduisant le racisme, est bien différent.

Cependant, la couleur de peau de Bailey n’est pas la seule question. Outre-Manche, la réaction fut la même envers le zoo humain proposé en mai dernier en Norvège par l’artiste suédois Lars Cuznor et le Soudanais Mohamed Ali Fadlabi. D’une certaine manière, nos arguments rejoignent les raisons qui ont poussé le collectif Yams à se retirer de la dernière Biennale de Whitney, face à l’inclusion de la pièce Donnelle Woolford de Joe Scanlan, dans laquelle l’artiste blanc emploie des actrices noires pour jouer le rôle d’une éponyme artiste fictive noire. Or ici il n’est pas question de se retirer du débat. Exhibit B est une proposition réductrice, une régression dans l’histoire de l’image du corps noir. Pour avoir consacré mes recherches à l’art sud-africain, à Paris dans les années 1990, précisément sur la représentation du corps dans l’art de ce pays, et continuant aujourd’hui à travailler sur des questions liées au corps dans l’art contemporain africain et de la diaspora, j’ai du mal à comprendre comment en 2013-14 un artiste sud-africain puisse trouver ingénieux de faire une telle proposition.

Il est aisé pour Bailey de proposer Exhibit B dans un pays n’étant pas au fait du vif débat qui a animé la scène sud-africaine, au milieu des années 90, quant à l’exploitation du corps noir par des artistes blancs, au cours duquel s’est posée la fameuse question « qui parle pour qui? ». Question dont on pensait jusqu’alors qu’elle était réglée. Les Français, qui n’ont probablement qu’une très vague idée de ces problématiques, gagneraient à prendre connaissance des positionnements critiques des penseurs africains qui, il y a près de vingt ans, s’exprimaient déjà contre cette appropriation du corps noir. L’opinion populaire qui s’élève aujourd’hui rejoint une pensée intellectuelle bien documentée. Citons notamment les essais d’Olu Oguibe, « Beyond Visual Pleasures: a brief reflection on the work of contemporary African women artists » (1) ; Okwui Enwezor, « Reframing the Black Subject: Ideology and Fantasy in Contemporary South African Representation » (2) ; ainsi que de l’ouvrage de Brenda Atkinson et Candice Breitz, Grey Areas: Representation, Identity and Politics in Contemporary South African Art. (3) Nous pourrions aussi revenir sur l’iconographie de l’esclavage qui a été une des sources visuelles des pionniers du très influent mouvement Black Art anglais, actif dans les années 1980, offrant un discours endogène, dignifiant, et non moins percussif dans sa dénonciation du racisme.

Comment peut-on avoir tenu dans une même ville, à Paris, en 2013, à l’École nationale supérieure des Beaux-Arts et au Musée du Quai Branly, la conférence internationale « Black Portraiture[s]: The Black Body in the West », organisée par New York University, et ne pas discerner les problèmes que pose Exhibit B? C’est d’une totale contradiction. Qu’est-ce qui échappe au public français pour qu’après l’exposition « L’Invention du Sauvage » (Musée du Quai Branly, 2011-2012) il ait ainsi besoin de plus sensationnel encore?

Dans mon compte-rendu de « Black Portraiture[s] » je déplorais que les organisateurs n’aient pas invité des voix critiques françaises noires actives, issues du milieu des arts plastiques, qui auraient pu identifier et peut-être initier une réflexion sur les mécanismes qui nous valent d’être aujourd’hui dans cette situation. Je concluais que cette conférence n’aurait aucune incidence sur la réalité des professionnels noirs du monde de l’art en France, ni sur leur active inclusion en matière de représentation. Je constate, malheureusement, avoir eu raison.

Il est grand temps que les instances culturelles fassent cas de notre histoire, de nos cultures, de nos connaissances, de nos compétences, de nos talents et aussi de nos sensibilités. Si elles sont sincères dans leurs intentions, néanmoins maladroites, ces institutions se doivent d’entamer un véritable dialogue avec les agents culturels faisant l’objet de leur programmation, afin qu’ils y prennent un rôle actif au lieu de se voir imposés ce contre quoi ils luttent. Pour l’heure, il faut arrêter de se voiler la face. Exhibit B ne contribuera en rien à résoudre le racisme qu’il prétend dénoncer. On pourra cependant créditer à Brett Bailey d’avoir, probablement involontairement, exposé un autre racisme. Celui qui freine l’émergence d’une vraie diversité culturelle dans le système éducatif et culturel français.

Christine Eyene
Guild Research Fellow in Contemporary Art
Making Histories Visible
University of Central Lancashire

 Notes:

(1) In Salah Hassan (ed.), « Gendered Visions. The Art of Contemporary Africana Women Artists». Trenton, NJ.; Asmara : Africa World Press, Inc., 1997.

(2) In Olu Oguibe and Okwui Enwezor (eds), Reading the Contemporary. African Art from Theory to the Marketplace. Londres : Institute of International Visual Arts, 1999.

(3) Johannesburg : Chalkham Hill Press, 1999.

First published on eyonart.blogspot on 2nd December 2014

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