Franck Hermann Ekra (1973-2026)

Galerie Clémentine de la Féronnière, Paris, 2025. Photo : Christine Eyene.
C’est avec une immense tristesse que nous avons appris la disparition du critique d’art et curateur indépendant Franck Hermann Ekra vendredi 28 août.
Historien de formation, son histoire personnelle liée aux luttes d’Indépendance en Côte d’Ivoire et son savoir universitaire furent traversés par de multiples champs disciplinaires, passant du politique à la littérature, notamment aux écrits de Bernard Dadié (1916-2019) dont il a défendu l’œuvre avec un fervent engagement ; ainsi qu’à la théologie qu’il abordait dans une spiritualité empreinte des récits transmis par ses aïeux et ouvertes à diverses croyances et représentations visuelles religieuses.
À sa curiosité transdisciplinaire s’ajoutait un grand intérêt pour le cinéma, la musique, l’architecture, et les arts plastiques. C’est d’ailleurs dans ces derniers qu’il s’illustre dès 2010 en tant que premier lauréat du Prix Aica pour la jeune critique. De 2011 à 2014, en tant que conseiller du président de la Commission dialogue, vérité et réconciliation de la République de Côte d’Ivoire, il coordonne le groupe de travail sur la vision de la réconciliation ivoirienne d’après-guerre. Entre 2016 et 2018, il initie la création d’infrastructures en eau potable, service de santé, et établissement scolaire dans sa région paternelle de Bonoua.
Bien qu’ayant eu un pied dans le milieu politique ivoirien, et dans le domaine journalistique, Franck Hermann Ekra a toujours conservé un profond ancrage dans le monde des arts. Si l’on compte de marquantes collaborations curatoriales à Dakar et Abidjan au début de sa carrière, notamment avec Ananias Léki Dago, ses projets les plus récents ont œuvré d’assoir une approche pluriverselle et transafricaine propre à la singularité de sa pensée et de son oeil, portés par son éloquence et l’adresse de sa plume.
Sa longue réflexion sur le texte-caché a animé pendant plus d’une décennie ses écrits et expositions, parmis lesquels des contributions aux monographies de Nú Barreto (Paris: Dilecta, 2023) et « Vincent Michéa : Le ciel sera toujours beau » (Galerie Cécile Fakhoury, Paris, 2023). Son exposition « Comme un œil qui voudrait voir » co-commissariée avec Olivia Marsaud (Galerie Le Manège, Dakar, 2024), figurant entre autres François Xavier Gbré et Henry Roy dont il accompagnait le travail depuis des années, est pensée comme la première d’une trilogie déployée à travers son dernier acte à la Galerie Cécile Fakhoury (Abidjan, 2026) avec « Le temps du rêve de l’enfant — Architectures invisibles » et « Architectures invisibles — Rêves en miroir ». Ici encore se retrouvent des artistes qui lui sont chèr.e.s dont Ernest Dükü, Gbré, Werewere Liking, et Ouattara Watts, rejoints par Assoukrou Aké, Dalila Dalleas Bouzar, Souleymane Keita, Marie-Claire Messouma Manlanbien, Roméo Mivekannin et Cheikh Ndiaye.
À Paris, il collabore notamment avec Valérie Nivelon, journaliste et productrice de l’émission La marche du monde sur RFI, dans le cadre de laquelle il explore les archives sonores de Bernard Dadié. Enfin, à Berlin, il trouve une affinité intellectuelle avec l’équipe de SAVVY Contemporary : Lynhan Balatbat, Lema Sikod, Hajra Haider Karrar, Billy Fowo … et son fondateur, Pr Dr Bonaventure Soh Bejeng Ndikung directeur de Haus der Kulturen Der Welt (HKW). De ce dialogue fraternel résulte l’itération du programme Walter Rodney organisé par SAVVY à Something Art Space (Abidjan, 2023) avec Anna Alix Koffi. Il fut aussi co-commissaire avec Dr Ibou Coulibaly Diop du programme Deberlinization: Refabulating the World, A Theory of Praxis (HKW, Berlin, 2025) dont la publication parait fin 2026.
Nous exprimons nos sincères condoléances à sa famille de sang et de cœur, ainsi qu’à celles et ceux qu’il a touché au fil des ans.
Brillant penseur, Franck Hermann Ekra était un être sensible qui côtoyait le rêve et le ciel, habité par les âmes de ce monde et de l’au-delà.
Parti, comme « feuille au vent », ses rêves et sa voix continueront de résonner en nous, tels ces mots de Dadié :
Je suis l’homme dont les rêves
Sont aussi multiples que les étoiles
Plus bruissants qu’essaims d’abeilles
Plus souriants que sourires d’enfants
Plus sonores qu’échos dans les bois.
Feuille au vent, je vais au gré de mes rêves.
Bernard Dadié, « Feuille au vent », La ronde des jours (1956).
Christine Eyene
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